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  • : Le blog de Isabelle OHMANN
  • : Articles sur l'histoire, la philosophie, l'art de différentes civilisations
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Isabelle Ohmann vous présente ce blog culturel pour partager avec vous le fruit de ses recherches.
Elle anime depuis 25 ans des activités culturelles, conférences, stages et séminaires sur des sujets ayant trait à l'histoire, la philosophie et l'art.
Elle intervient dans de nombreuses associations et apporte sa contribution à différentes publications.
Elle anime des voyages culturels vers différentes destinations (voir rubrique spécifique dans ce site).
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Voyages culturels

Isabelle Ohmann accompagne différents voyages culturels :

Florence des Médicis du 20 au 24 février 2010

Pérou, sur les traces des Incas du 2 au 13 avril 2010

Prague, ville magique du 23 au 27 octobre 2010

Pour plus dinformations, consultez les pages de ce blog
27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:54
Coupe Gallé au musée d'Orsay - photo Isabelle Ohmann

Coupe Gallé au musée d'Orsay - photo Isabelle Ohmann

L’art nouveau naît en France sous l’impulsion du génie créateur d’Emile Gallé (Nancy 1846-1904). Scientifique, humaniste et industriel, cet artiste complet fut par-dessus tout un interprète majeur des mystères de la nature.


"Voici un homme qui…a rendu aux plantes une personnalité, un langage : il a retrouvé les lois mystérieuses de leurs attitudes, soit qu’il incruste leur image dans la marqueterie de ses meubles, soit qu’il la jette dans la pâte de ses cristaux» s’exclamait un admirateur d’Emile Gallé. Souvent présenté comme le fondateur du style décoratif d’une époque, l’art floral, Gallé rejettera  toujours cette appellation.

 

 

Une approche scientifique


Sa démarche n’est pas celle d’un copieur de formes ni d’un artiste en quête d’inspiration. La nature n’est pas pour lui un sujet et le végétal n’est pas un modèle à décrire. «Le document naturaliste…ne nous émeut pas parce que l’âme humaine en est absente» écrit-il (1). Il préconise l’observation scientifique des plantes pour découvrir comment chacune s’est différenciée pour entrer en harmonie avec son environnement. Ainsi l’artiste ne capte pas seulement la forme de la plante, mais ce qui est le moteur de son harmonie particulière. Les statuts de l’école de Nancy qu’il fonda en 1901 précisent à cet égard qu’elle «tient à mettre spécialement en lumière le caractère de beauté et des avantages du décor inspiré par l’observation directe des êtres et de la vie, principe fécond, rationnel, que les maîtres lorrains modernes ont été les premiers à faire admettre.»

 

Un art symbolique

 

Si Gallé fut un botaniste reconnu et célèbre, il n’était pas seulement un naturaliste ; il chercha à nouer un dialogue entre l’âme de l’artiste et l’âme des plantes, sans lequel, selon lui, aucune invention n’est possible. Pour Gallé le langage de l’âme est le symbole. C’est l’éveil d’une idée par une image : «les symboles sont les pointes où se concrètent les idées» (1). Et le symbole n’est rien moins que l’essence de l’art. «Le terme de symbole est bien près de se confondre avec celui d’art. Conscient ou inconscient, le symbole qualifie, vivifie l’œuvre : il en est l’âme.» (1) C’est pourquoi, à travers le symbole, Gallé devint un véritable interprète de l’âme des plantes, un merveilleux amant de la nature dont il déroba les secrets.

 

 (1) Emile Gallé, le décor symbolique, discours de réception à l’Académie de Stanislas, à Nancy le 17 mai 1900, Editions Rumeur des ages, 4,60€

 

A lire

Emile Gallé, l’Ecole de Nancy, Christian Debize, Editions Serpenoise, 2000



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:51
Allégorie de l’Amour de Bronzino

Chef d’œuvre de la peinture maniériste de la Renaissance italienne, l’Allégorie de l’Amour fut conçue comme une énigme pleine de symboles.

 

Remarquable par son esthétique précieuse tout autant que par son grand format, ce tableau peint par le florentin Bronzino était sans doute dédié à François Ier, fort épris de l’art italien.

Au centre du tableau, Vénus dénudée attire tous les regards. On peut la reconnaître à la pomme d’or qu’elle tient dans la main gauche et qu’elle obtint de Paris dans le concours de beauté qui l’opposa à Athéna et Héra. Elle est sensuellement enlacée par Cupidon à qui elle tente de retirer sa flèche alors que ce dernier essaie, de son côté, de lui ôter son diadème, suggérant ainsi que les amants essaient de s’abuser l’un l’autre dans les jeux de l’amour. Le pied de Cupidon repose sur une colombe, symbole de Vénus.

A droite du couple formé par Vénus et Cupidon, un petit amour répand des pétales de rose, sans se soucier de l’épine qui lui traverse le pied droit. Il symbolise le plaisir qui accompagne l’amour sensuel insensible à la douleur. Derrière lui se trouve une femme chimérique, au doux visage mais au bas de serpent avec des pattes de lion. Elle porte du miel dans une main et dissimule le dard de sa queue de l’autre, incarnant la tromperie qui se cache derrière les joies de l’amour : les bas instincts sont camouflés derrière une image avenante. Cette symbolique est renforcée par les deux masques qui se trouvent à ses pieds.

De l’autre côté du couple, un homme se tient la tête en criant de désespoir. Il représente les affections qui naissent de l’amour, soit psychologiques, comme la jalousie, soit physiques, dans ce cas sans doute la syphilis, maladie du Nouveau Monde, qui avait probablement fait son entrée en Europe et pris des proportions endémiques au XVIe siècle.

Ainsi le plaisir de l’amour sensuel masque la douleur et est suivi du mensonge, dans le sens où l’on ne veut pas voir ce qui nous déplait en l’autre, ni montrer ce que nous sommes en réalité, pris par les jeux de la séduction qui nous entraînent dans l’erreur et la fausseté.

 

En haut à gauche, un visage dénué de tête tente de tirer un voile bleu, comme un simulacre de ciel, sur le fond du tableau. Il symbolise l’oubli. Mais il en est empêché par un homme barbu et irrité qui se trouve en haut à droite du tableau et porte un sablier sur son épaule. C’est Saturne, le dieu du temps qui signifie que le temps dévoile tout ce qui est caché et mettra la vérité à jour, nous permettant de recouvrer la mémoire, abusée par la tromperie des sens.

Dans cette composition sophistiquée, Bronzino reprend un thème cher aux humanistes, celui de l’amour sensuel incarné par la Vénus terrestre, une illusion des sens, qui s’oppose en tous points à l’amour céleste, celui des vertus et des joies spirituelles, le véritable moteur du philosophe.

Allégorie de l’Amour, Bronzino, vers 1540-1550, 146 cm x 116 cm, huile sur bois, National Gallery, Londres



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:49

Devenir ami du temps, ce n’est pas seulement dégager plus de temps, mais également avoir un temps de qualité et se ressourcer. Quelques conseils simples des anciens peuvent nous être utiles aujourd’hui.

 

Texte

« Le temps s’enfuit » était la sentence que les Romains aimaient à graver dans le marbre des murs de leurs villas pour rappeler la condition éphémère de l’existence humaine.

Saturne (Chronos chez les Grecs) était le dieu du temps. Père indigne, il dévorait ses enfants, tel un ogre, pour ne pas être détrôné par sa progéniture. Avec sa longue faux, il devenait le précurseur de la mort qui nous emporte tous. Mais il était aussi le souverain de l’âge d’or, source d’abondance et de fécondité. Ainsi le temps prenait un double visage, ennemi ou ami selon les cas.

 

Le temps ennemi

Chacun de nous, en fonction de notre propre nature, rencontrons différents problèmes avec le temps, parfois les mêmes. Une liste non exhaustive nous suffira à nous en persuader. L’incapacité à faire tout ce que nous avons à faire, la difficulté à concilier vie personnelle et professionnelle, à commencer ou clore une tâche, à programmer avec des plannings utopiques ou trop remplis. De même notre incapacité à dire non, à limiter le temps accordé à une activité ou notre dispersion d’une activité à une autre. Et encore la difficulté à choisir, à gérer l’imprévu ou à agir autrement que dans l’urgence de la dernière minute. Et beaucoup d’autres situations rendent notre rapport au temps parfois douloureux, nous conduisant au stress et à la fébrilité.

 

Le temps ami

Aristote disait que le temps n’est que la succession des instants. Mais cette vision quantitative et linéaire du temps est la cause de nos angoisses et de nos frustrations. Elle fait que nous sommes préoccupés du nombre d’heures à notre disposition et rend difficiles à assumer les limites que nous oppose le temps. Nous avons du mal à vivre le présent en pensant au temps qui manque.

Le temps ami est un temps qualifié, que nous pouvons rendre fécond et riche, à l’image de Saturne maître de l’âge d’or. Rendre le temps ami nécessite un effort, car naturellement, si nous ne faisons rien, notre temps se dépense à des choses parfois futiles et inutiles. Nous avons alors un sentiment de vide, l’impression de n’avoir rien fait de notre temps.

 

Les choses importantes

Un maître zen qui enseignait à ses disciples, prit un seau et montra à ses élèves comment le remplir à ras bord de gros cailloux. Une fois plein, il leur dit : « peut-on y rajouter quelque chose ? » Puis, joignant le geste à la parole, il prit des graviers et les introduisit dans le seau. A la question suivante, il prit du sable et le versa dans le seau. Enfin, il y fit couler de l’eau. Il interrogea alors ses disciples : « quel enseignement tirez-vous de cette expérience ? » « Quand on pense qu’il n’y a plus de place, il y en a encore » répondit l’un d’entre eux. « C’est vrai, dit le maître, mais il y a quelque chose de plus profond encore. C’est que l’on ne peut mettre tout cela dans le seau que si l’on commence par les gros cailloux, puis les graviers et ainsi de suite. Dans la vie c’est pareil, il faut commencer par les choses importantes si l’on veut pouvoir réaliser toutes les choses que nous nous proposons de faire, les grandes comme les petites. »

Ainsi, si nous voulons faire beaucoup de choses, nous devons apprendre à sélectionner les choses importantes et à les placer avant les autres. Il s’agit donc d’établir des priorités. Gérer son temps nous amène à réfléchir aux choses qui comptent dans notre vie et à la place que nous voulons leur accorder. Hiérarchiser nos actions est une façon simple et efficace d’optimiser notre temps. En organisant nos actions dans un ordre simple et clair, nous pourrons donner une place à chacune.

 

La boucle du temps

Dans les anciennes civilisations, la façon d’apprivoiser le temps était de prendre en compte sa nature cyclique. La succession des jours et des nuits ou des saisons nous fait prendre conscience que le temps est courbe et qu’il passe par des phases semblables.

Nous aussi pouvons courber le temps pour le mettre à notre service. Car le temps traverse quatre phases, l’avenir, le présent et le passé, et une quatrième phase un peu mystérieuse, le non-temps, qui forme un cycle complet.

 

Conquérir l’avenir

L’avenir n’est pas « le fruit d’une trajectoire linéaire qui trouve son origine dans le passé et passe par le présent pour se prolonger. Il n’est donc pas question d’extrapoler le présent dans le futur, mais bien plutôt de se placer mentalement dans l’avenir pour le faire venir dans le présent. » Les philosophies et spiritualités orientales insistent pour cela sur la capacité de visualisation et les techniques de contemplation qui permettent de ressentir l’état qualitatif que l’on veut obtenir dans le futur.

S’organiser, planifier, programmer, sont aussi des façons de conquérir l’avenir, en envisageant le temps que nous allons attribuer à chaque chose, mais en restant mesuré, sans exagérer nos possibilités. Anticiper sur les choses à venir nous permet également souvent d’éviter de perdre du temps quand arrivent les situations escomptées. Penser à l’avance à quelque chose qui demande créativité est aussi une façon de gagner du temps car, au fil du temps, nous engrangeons les idées consciemment ou inconsciemment, jusqu’au jour où nous devons réaliser le travail.

 

Affronter le présent

Etre présent, c’est être attentif, et ceci permet d’allonger prodigieusement la vie.

Le présent exige de nous concentration et esprit de décision. Si notre conscience est dispersée, nous sautons d’un sujet à un autre, en dépensant beaucoup plus de temps que nécessaire. Au contraire, la concentration peut allonger les minutes de façon étonnante. De même, la difficulté à choisir entre une chose et une autre peut nous faire perdre beaucoup de temps. Il faut donc savoir choisir, sans précipitation, même si nous nous trompons dans nos décisions. Nous gagnerons plus de temps à corriger nos erreurs plutôt qu’à rester indécis à la croisée des chemins.

 

Tirer l’expérience

« Vivre, c’est changer le temps en expérience » disait un philosophe. Mais pour cela, il faut vivre les situations avec conscience. La conscience naît du regard que nous portons sur nos actions, donc de notre capacité à regarder et interpréter notre passé. Tirer l’expérience du vécu est le trésor du philosophe, de celui qui veut apprendre de ses réussites comme de ses échecs, pour préparer les changements du nouveau cycle. Mais pour cela, nous avons besoin d’un temps de régénération.

 

Se ressourcer

Dans notre journée, c’est le sommeil qui permet de digérer l’activité consciente, d’en tirer les conséquences et de nous préparer à une nouvelle action. Savoir se reposer demande un temps bien utilisé. Il faut programmer notre temps de repos, ce qui est parfois difficile car nous avons du mal à nous arrêter physiquement ou mentalement. Il ne suffit pas de disposer de plusieurs heures pour se délasser, mais il faut par contre que la conscience, en conjugaison avec le temps, puisse se dégager des sujets qui la tiennent occupée pour passer à d’autres oa à aucun en particulier.

 

Le respect et la compréhension de ces quatre phases nous permettra d’échapper à l’usure du temps et à maintenir, comme les Anciens le souhaitaient, une éternelle jeunesse, source de vitalité et d’enthousiasme.



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:47
Le démon de Socrate

En 399 av. J.-C., Socrate, le plus grand philosophe d’Athènes, est condamné à boire la ciguë, pour crime d’impiété. Il est accusé d’introduire de nouveaux dieux dans la cité, car il invoque son daïmon, ou dieu intérieur.

 

Texte

 

Socrate prétendait poursuivre une tâche que le dieu lui-même lui avait assignée. Une « voix divine » qu’il appelle aussi son daïmon, s’adresse à lui, moins pour l’encourager à faire quelque chose, que pour le dissuader de s’orienter dans telle ou telle direction. Socrate lui prête une attention particulière en cherchant à se conformer scrupuleusement à ses instructions. Il peut s’agir d’une voix comme d’un signe, qui peuvent expliquer la façon singulière qu’il a de s’absenter parfois du dialogue ou de prendre certains égards, comme le poème qu’il adresse à Eros quand, dans le Phèdre, il perçoit le signe qui lui recommande de ne pas traverser l’Ilissos avant d’avoir apaisé le dieu par une palinodie (1).

 

Les dieux et les daïmons

 

« Platon a classé les êtres supérieurs répartis dans toute la nature en trois catégories et il a situé les dieux tout en haut. » (2) Les dieux n’ont aucun commerce avec les hommes. En tant que nature éternelle et parfaite, ils sont immuables et ne peuvent être affectés des événements qui se déroulent en ce bas monde, auxquels ils ne se mêlent d’ailleurs pas. A l’opposé des dieux sont les hommes, mélange d’âme immortelle et de corps mortel, totalement étrangers au monde des dieux avec lesquels ils ne peuvent nouer de relation personnelle. Mais une troisième catégorie des êtres supérieurs rend la communication avec les dieux possibles : ce sont les daïmons. Ils appartiennent à la hiérarchie divine intermédiaire, qui fait le relais entre les hommes et les dieux, jouant alternativement le rôle d’interprète ou de sauveur.

 

Le rôle des cultes

 

Ce sont eux qui sont représentés dans les mythologies, animés de sentiment affectueux ou haineux. Les tempêtes qui agitent ces divinités sont étrangères à la sérénité des dieux célestes, inaltérable par les circonstances extérieures. En revanche ces passions s’accordent avec la nature des daïmons. Par leur position intermédiaire, ils ont en commun avec ceux d’en haut, les dieux, l’immortalité et avec ceux d’en bas, les hommes, l’émotivité. Tout comme nous ils peuvent être sensibles aux apaisements ou aux excitants de l’âme. C’est la raison pour laquelle il faut être attentif aux différentes formes de cultes et de rites appropriés à ces divinités qui permet de se concilier leurs faveurs.

 

Révélations et prodiges

Dans le Banquet, Platon explique que les démons sont à l’origine des révélations, et qu’ils règlent les divers prodiges de la magie tout comme les présages de toute sorte. En effet, certains d’entre eux sont affectés à des champs de compétence précis, comme donner forme aux rêves, fissurer les viscères, orienter le vol des oiseaux, inspirer les devins ou régir toute forme de signe qui nous permet d’interpréter l’avenir. Si tous ces phénomènes découlent de la volonté, de la puissance et de l’autorité des dieux du ciel, c’est grâce à l’obéissance et à l’activité des daïmons qu’ils se réalisent.

 

Le daïmon et l’âme humaine

Selon d’autres acceptions, on appelle aussi daïmon l’âme humaine tant qu’elle habite encore le corps (3). L’âme qui désire le bien est considérée comme un dieu bon. C’est la raison pour laquelle on appelle « eudémones » (4) les gens heureux dont le bon démon, c'est-à-dire l’âme, est parfaitement vertueux. Dans les temps modernes, ce daïmon est devenu la voix de notre conscience. Il est alors tout à la fois conscience de soi et conscience morale, principe de responsabilité et connaissance intérieure. Tel un guide qui montre la voie, il est capable de nous révéler nos véritables intentions et d’en éclairer la valeur morale. Lorsque l’âme humaine rompt son contrat avec le corps, elle peut prendre deux visages : un aspect bienveillant qui la fait veiller aux destinées de la maisonnée et de ses descendants. C’est alors le dieu Lare qui protège la maison. L’autre aspect est maléfique, car l’âme, en raison des méfaits commis de son vivant est condamnée à errer sans fin. Ce sont les Larves.

 

L’ange gardien

 

Il existe une catégorie de daïmons supérieurs, libres de toutes entraves et attaches corporelles, parmi lesquels Eros (Amour) (5) et Sommeil (Hypnos). Eros et Hypnos ont des pouvoirs opposés : celui de tenir éveillé (Eros) ou d’endormir (Hypnos). C’est à ce groupe qu’appartiennent, selon Platon, les gardiens attribués à chaque être humain tout au long de sa vie, comme témoins vigilants de ses moindres actes et pensées. Après la mort, c’est lui qui nous amène devant le tribunal du jugement de notre conscience et son témoignage est décisif pour la sentence. Nous retrouvons cet ange gardien dans le Coran qui dit que « toute âme a un gardien qui la surveille » (S LXXXVI,4) notant exactement ses paroles (L17), consignant tous ses secrets par écrit (S XLIII,80) pour lui rappeler ses moindres faits au jour du jugement. Dans la Chrétienté médiévale, l’ange gardien est le compagnon mystique et initiatique du moine et sa présence se poursuit au purgatoire et lors de la pesée des âmes (6).

 

Le daïmon du sage

 

Mais c’est seulement lorsque l’homme tente de se rendre semblable aux dieux qu’il peut éveiller en lui la puissance prophétique de son dieu intérieur. « En réalité, le nouveau dieu qu’introduit Socrate à Athènes est celui de la conscience individuelle, fondement de la liberté intérieure et de la dignité humaine » (7). Si nous cherchons à le connaître et à l’honorer à la manière de Socrate, il nous accordera prévoyance dans les situations incertaines, conseils dans les moments difficiles, protection dans le danger, et sa présence pourra même corriger la Fortune. Loin de se substituer au jugement du philosophe, le daïmon est donc le complément indispensable à sa sagesse, lui procurant l’équilibre quand l’hésitation le fait boiter.

 

 

 

(1) Platon, Phèdre, XX

(2) Apulée, Le démon de Socrate, Rivages poche, petite bibliothèque Payot, 1993

(3) C’est la raison pour laquelle Apulée traduit daïmon en latin, par génie, qui reflète la notion d’engendrement.

(4) pour les Grecs le bonheur est « eudémonie »

(6) voir l'article sur Saint Michel Archange dans la rubrique "christianisme"
(7) Fernand Schwarz, la philosophie de Socrate, Editions des 3 Monts, 2005

 

 

Citations

 

« Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j’obéirai plutôt au dieu (daïmon) qu’à vous ; et tant que je respirerai et que j’aurai un peu de force, je ne cesserai de m’appliquer à  la philosophie. »

Platon, Apologie de Socrate

 

« Ce que les gens ne veulent surtout pas paraître ignorer, ils négligent pourtant de l’apprendre. Vérifie leurs dépenses quotidiennes et tu verras que leurs comptes font état de quantité de dépenses inconsidérées mais jamais pour eux-mêmes, je veux dire pour le culte de leur propre démon, culte qui n’est autre qu’un serment de fidélité envers la philosophie. »

Apulée,  Le démon de Socrate



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:45
Le jugement dernier Par Rogier van der Weyden Hospices de Beaune 1450 — Web Gallery of Art:   Image  Info about artwork, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15466653

Le jugement dernier Par Rogier van der Weyden Hospices de Beaune 1450 — Web Gallery of Art:   Image  Info about artwork, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15466653

L’Archange saint Michel fut le patron de la France de Louis XI jusqu’au XVIIe siècle. L’abbaye du Mont Saint Michel est le plus haut lieu de culte de cet archange.

 

L’archange guerrier

Mika-el, « celui qui est comme Dieu », est figuré dans l’Apocalypse comme celui qui combat le dragon, personnification de Satan et du Mal.

L’armure et la lance (ou l’épée) rappellent que saint Michel est le grand chef des milices célestes. Il est le conducteur des armées angéliques, destinées à triompher de l’erreur spirituelle née du schisme de Satan et des anges rebelles ayant suivi Lucifer dans sa chute. Il doit lutter et vaincre le dragon, symbole de la maîtrise de la matière obscure. Ce combat permettra de faire jaillir la lumière de l’esprit, comme une nouvelle naissance à soi-même, tel l’enfant qui sort des limbes où il était retenu par le dragon, comme on le voit sur le porche occidental de Notre-Dame de Paris. A ce titre saint Michel devient le saint patron de la chevalerie, comme le rappellera l’ordre chevaleresque éponyme, créé par le roi Louis XI.

 

Saint Michel et Mercure

 

La balance rappelle que la fête du saint est le vingt neuf septembre, juste après l’équinoxe d’Automne, dans le signe zodiacal de la Balance. Mais la balance évoque aussi la balance de justice servant à la pesée des âmes et associe l’archange au jugement dernier. Elle rappelle les anciennes traditions égyptiennes de la psychostasie, où l’âme du défunt est pesée sur une balance face à une plume. Cette scène est traditionnellement présidée par Thot, l’Hermès égyptien et le Mercure romain, dont saint Michel est le continuateur, comme le montrent les nombreuses superpositions entre les lieux de culte du dieu romain et de l’archange chrétien, tels Saint-Michel Mont Mercure, ou Saint-Michel de l’Herme.

La relation de Saint Michel avec Hermès Mercure est renforcée par son appellation. Le nom de l’archange Saint Michel dérive de Michaël, qui peut aussi se lire Alchimie. Dans cette clé, l’arme blanche représente le sel, le dragon le souffre et l’armure le mercure.

Tel son prédécesseur, Michel est un intermédiaire. Il est présenté comme l’intercesseur auprès du Seigneur, archistratège de Dieu, capable d’obtenir pour le croyant ce qui est utile à son âme et la grâce du salut.

 

Ainsi l’épée et la balance superposent les fonctions chevaleresque et judiciaire, affirmant l’archange comme l’agent de la justice divine.

On attribuera à saint Michel par la suite, la faculté de déterminer le nombre de messes pour le salut de l’âme et sa fête sera considérée comme un jour de repos pour les âmes du Purgatoire.



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:42
La Mélancolie de Dürer, une œuvre alchimique

Le caractère énigmatique de la célèbre gravure de Dürer, Mélancolie, a suscité bien des interprétations. Œuvre complexe, elle cache un profond symbolisme alchimique.

 

Datée de 1514, la Mélancolie représente une figure ailée dans une attitude méditative, tenant un compas dans la main et entourée d’objets et d’instruments, avec, sur une roue, un putto ailé et un chien, tandis qu’un soleil brille dans un ciel où un arc-en-ciel côtoie une banderole en forme de chauve-souris portant le nom de l’œuvre, Mélancolie I.


La mélancolie, ou bile noire, correspondait dans l’esprit de la Renaissance, à l’une des quatre humeurs, héritées de la médecine d’Hippocrate. Parce qu’elle exprime les tourments de l’âme et l’inéluctable finitude de la vie, la mélancolie stimule la réflexion et l’inspiration.


La bourse, les clés et le poing serré évoquent l’avarice, traditionnellement associée au mélancolique saturnien. Pour l’humaniste Marsile Ficin, la mélancolie est une fureur divine qui favorise l’exercice de la philosophie. A l’instar de Platon qui avait placé à l’entrée de son Académie l’avertissement « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », la géométrie qui fait appel aux plus hautes facultés intellectuelles est largement mise en scène : un compas, un rabot, une équerre, un polyèdre. Une explication plus exhaustive de l’œuvre Dürer peut toutefois être proposée par la clé alchimique.

 

L’œuvre au noir

Les phases de l’œuvre alchimique, sont placées dans un réseau de correspondances symboliques qui les relie aux éléments, aux moments de la journée, aux couleurs, aux métaux, aux saisons, etc. La première phase, celle de l’œuvre au noir ou putréfaction, est ainsi associée à la couleur noire, au plomb, à la nuit, à l’élément terre, à l’hiver, à l’humeur mélancolique, à la vieillesse et à la mort, à l’enterrement et la putréfaction. Dürer met en scène certains de ces symboles dans une autre de ses gravures, intitulée Philosophia.

Ces correspondances permettent ainsi d’identifier la représentation de la mélancolie comme la première phase de l’œuvre (d’où le nombre I) ou œuvre au noir (d’où le traité au burin). L’analogie avec les états psychiques suggère que le travail alchimique produit une modification de l’état d’âme et engendre les transformations psychiques correspondantes à celles de la matière. Dans le fond, la chauve-souris rappelle le moment correspondant à la nuit, quand le soleil est éclipsé et devient par conséquent un soleil noir qui se réfère toujours au commencent du processus alchimique. Sa lumière est masquée, mais resplendira à la fin de l’œuvre.

 

L’union des contraires

La deuxième phase de l’œuvre est marquée par l’union des contraires. Dans son estampe, Dürer montre le soleil resplendissant, telle une comète, se précipitant vers l’eau, signifiant l’union de l’eau et du feu, provocant le passage au second moment de l’œuvre. Alors que la première phase est sous le signe de Saturne, la seconde est présidée par Jupiter, dont la présence est signifiée par la multitude des couleurs, ici symbolisée par l’arc-en-ciel, annonce de la fin heureuse de l’opération.

 

Le carré magique

Mais Jupiter est également présent à travers le carré magique qui, dans la clé cabalistique, est le carré de Jupiter. La somme des chiffres qu’il contient, horizontalement, verticalement ou diagonalement, est toujours trente-quatre. De même que l’arc-en-ciel contient l’unité à travers ses sept couleurs, le carré magique révèle l’union des contraires à travers la somme unique de ses composants. Près du carré magique, on aperçoit une clepsydre signe du moment de la première phase, nocturne, comme l’indiquent les heures qu’elle marque : de neuf heures du soir à quatre heures du matin.

L’union des contraires est illustrée par la femme elle-même, lourdement assise sur la terre, mais toutefois ailée. Sa tête, ceinte d’une couronne végétale, fait allusion à la viridité qui couronnera le processus, fécondité spirituelle qui remplira la bourse vide à ses pieds de l’or de la transmutation.

Quand à la construction en forme de petite tour, à la base de laquelle la femme est assise, elle n’est autre que l’athanor au sein duquel se réalise la transmutation de la matière.

L’échelle à sept barreaux appuyée à l’athanor est un symbole que l’on retrouve fréquemment dans les illustrations alchimiques : il évoque les sept opérations qui scandent la première phase de l’œuvre : sept : comme les sept heures nocturnes de la clepsydre. Sept qui est également la résultante du trois et du quatre, comme les deux chiffres clés du carré magique dont la somme est trente-quatre, qui correspondent respectivement, le trois, au divin à l’invisible et le quatre au concret et au visible.

 

Les instruments

Sur la gauche, au dessus du marteau, on remarque un petit brasier ardent, tandis que dans l’angle opposé sous le manteau en bas à droite, se cache un soufflet, autre instrument alchimique. On découvre également des pinces, un rabot, une scie, une pelle, des clous, une règle, qui évoquent la manipulation physique de la matière première : terre, métal, pierre ou autre. A la trituration mécanique correspond la dissolution chimique. La matière subit un martyre comme le Christ-Lapis, prototype de la pierre nue qui doit se transformer en pierre philosophale, dont les clous, le marteau et les tenailles sont les instruments de la « passion ».

La petite balance, autre instrument alchimique, évoque le dosage de la matière. A gauche de la femme, on voit une roue de meule, symbole des rythmes cycliques, qui évoque la trituration de la matière. Au dessus d’elle trône un amour ailé et en bas est couché un chien, lui-même en forme arrondie. Les deux sont des symboles de Mercure, l’agent fondamental de la matière qui provoque sa transformation cyclique et se transforme lui-même de jeune en vieux, d’ailé (le putto) en terrestre (le chien).

Quant aux clés qui pendent sur le coté de la femme, elles étaient au nombre de sept sur le dessin préparatoire, comme les sept opérations de l’œuvre au noir, et sont réduites à quatre dans l’estampe finale, comme les quatre phases du cycle de l’oeuvre.

 

Les objets géométriques

Les différents objets disséminés à terre comme le polyèdre ou parallélépipède tronqué et la sphère sont des symboles de la matière au stade de la séparation et de l’union. Le processus trouve son achèvement dans le passage de la forme carrée ou séparée à la forme circulaire et unitaire, symbolisant la quadrature du cercle. C’est ainsi que les plans distincts et séparés du polyèdre se résolvent dans l’unité de la sphère, symbole du tout harmonieux. C’est la signification du compas qui reflète le processus géométrique de construction de l’unité.

 

Mélancolie I apparaît ainsi comme une allégorie détaillée du processus alchimique dans sa phase initiale d’incubation nocturne, peut être analogue au processus créateur de l’artiste, avec ses phases de travail matériel, de vision de l’unité des formes, qui conduisent à la sagesse de l’esprit.

 

A lire : Mauricio Calvesi, Arte e Alchimia, Art Dossier, Giunti, Firenze



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:39
manuscrit de la mer Morte consultable en ligne

manuscrit de la mer Morte consultable en ligne

La découverte entre 1947 des manuscrits de la mer Morte a permis de jeter un regard nouveau sur le contexte des origines du christianisme. De récentes hypothèses identifient la communauté de Qumrân, dont les manuscrits révèlent les croyances et les pratiques, avec les Esséniens. Ils seraient un trait d’union entre le judaïsme et le christianisme primitif.

 

 

 

Texte

Une découverte exceptionnelle 

C’est entre 1947 et 1956, que des bédouins découvrirent dans les falaises de Qumrân (Cisjordanie près de la mer Morte) un ensemble de neuf cents manuscrits, recouvrant deux cents trente œuvres différentes. Datés entre le début du IIe siècle av J.-C. et la fin du Ier siècle après J.-C., ces manuscrits auraient été cachés en 68 ap J.-C. date de la première révolte juive contre les Romains.

 

Des centaines de manuscrits

Sur les neuf centres textes découverts, plus de quatre vingt dix pour cents étaient écrits en hébreux. Un quart étaient des copies de livres du canon biblique, quarante pour cent des écrits intertestamentaires (Apocryphes de l’Ancien Testament : livre des Jubilés, Hénoch, Testament de Lévi, Testament de Nephtali, Apocryphe de la Genèse, Psaumes de Josué, Prière de Nabonide) et trente pour cent des écrits propres au groupe de Qumrân. Parmi eux, des commentaires des textes bibliques, le plus connu et conservé étant le Commentaire d’Habacuc ; des textes légaux, prières et textes liturgiques (Hymnes d’action de grâce) ; des Codes disciplinaires ou rituels : (la Règle de la Communauté, le Règlement de la Guerre des Fils de Lumière contre les Fils de Ténèbres, l’Ecrit de Damas et le Rouleau du Temple) ;  des textes relatant l’histoire de la communauté et des écrits divers. On y découvrit également deux rouleaux de cuivre portant une  liste de trésors et leur emplacement.

 

Un monastère antique

Les fouilles archéologiques menées à proximité des grottes de Qumrân allaient révéler un site déjà occupé au VIIe siècle av J.-C., qui, après une période d’abandon, connut une forte croissance dans les années 100 av. J.-C., date probable de l’installation d’une communauté sur les lieux. On y trouva un système hydraulique qui alimentait plusieurs citernes et bassins, ainsi qu’un cimetière de mille deux cents tombes (uniquement masculines). Après une occupation irrégulière, le site aurait été abandonné en 68 apr J.-C. et les bâtiments incendiés par les Romains.

 

Une communauté initiatique

Les manuscrits trouvés sur place nous révèlent l’existence d’une communauté religieuse très organisée et à caractère initiatique. Dans un cadre strictement hiérarchisé, les prescriptions s’attachent à l’importance du maintien de la pureté morale et rituelle des membres et au respect des enseignements et des rites de la communauté, marqués par un fort légalisme et mysticisme. L’accès à la communauté est réservé à ceux qui ont suivi un strict parcours d’admission, sur plusieurs années, et les transgressions des us et coutumes sont sévèrement réglementées et punies. Les enseignements sont considérés comme secrets, fruit de la révélation des mystères. L’accent est mis sur le mépris des richesses et des sens.

 

Un dualisme

Dieu responsable du bien et du mal a disposé en chaque homme un esprit de vérité et un esprit de perversion. Les hommes chez qui prédomine l’esprit de vérité marchent vers le bien sous l’égide du Prince des Lumières. Ceux chez qui prédomine l’esprit de perversion marchent avec l’Ange des ténèbres dans les voies du mal. Une lutte sans merci oppose les deux esprits à la fois au niveau cosmique et au niveau de chaque individu. Cependant chaque individu est dans un camp ou l’autre, et ce depuis les origines des temps.

 

Un  messianisme

On trouve également dans les textes de la communauté la notion de prédestination et la nécessité de la grâce divine pour le salut individuel. La communauté de Qumrân se proclame dépositaire d’une nouvelle Alliance réservée à un petit nombre d’élus et leur triomphe prochain sur le mal et les impies. Cette espérance est nourrie par un  messianisme : l’attente prochaine d’un ou de deux Messies, l’un royal et l’autre sacerdotal.

 

Le Maître de Justice

Les manuscrits de Qumrân révèlent l’existence d’un guide de la communauté que les textes nomment Maître de Justice. Il se présente comme un prêtre, un prophète, un législateur qui a reçu le don de la connaissance, la révélation du sens caché des écritures. C’est un instructeur et un initiateur, le fondateur de la communauté au IIe siècle ou au tournant du Ier siècle avant J.-C.

 

Le judaïsme du Ier siècle

Les trois courants les plus influents du judaïsme de l’époque nous sont connus par Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe. Ce sont en premier lieu les Sadducéens, une aristocratie sacerdotale, exerçant une forte influence politique et attachée à l’interprétation littérale du texte biblique. Ensuite, les Pharisiens, un courant populaire, appréciés comme exacts interprètes de la Loi, et attachés à la pureté rituelle et au sabbat. Enfin, les Esséniens, dont la Nazaréens formaient une branche. Admirés pour leur grande piété et frugalité, ils vivaient en communautés fermées. Ils abandonnaient leurs biens au profit de la communauté et la plupart restaient célibataires. Ils se caractérisaient par une interprétation très stricte de la Loi mosaïque, surtout le sabbat et la pureté rituelle. Ils étaient réputés pour leurs dons  de prophétie et leurs connaissances médicales.

 

Qumrân et l’hypothèse des Esséniens

La communauté de Qumrân se nommait elle-même La Nouvelle Alliance au pays de Damas et ses membres les Sadoqites (à ne pas confondre avec Sadducéens) dans la lignée du prêtre Sadoq resté fidèle au roi David. De nombreux points les rapprochent des Esséniens : communauté fermée, célibat, intégration très sélective, bains et repas rituels, forte hiérarchie, croyance commune l’âme immortelle et la providence en toute chose, éthique intransigeante, etc. jusqu’à leur localisation géographique à Qumrân, attestée par Pline l’Ancien. Néanmoins, certaines divergences entre les écrits des Romains et les manuscrits de la Mer Morte inciteraient à voir dans les membres de Qumrân le versant le plus strict de l’essénisme. Tout cela ne reste toutefois qu’hypothèse.

 

 

Le christianisme primitif et les Esséniens

Les contacts sont historiquement et géographiquement possibles entre l’essénisme et le christianisme primitif. A cette époque les Esséniens existent en Syrie (Damas), Egypte (Alexandrie), peut-être en Asie Mineure. On sait par ailleurs que Jean-Baptiste baptisait dans le Jourdain, à côté de Qumrân et l’acte du baptême rejoint la purification par l’eau des membres de la communauté de Qumrân. De plus Jean-Baptiste vit dans le Désert, lieu désignant Qumrân dans les manuscrits. Il prépare la voie de Dieu et la fin des temps, comme à Qumrân. On sait qu’il combat les Pharisiens et Sadducéens et curieusement ne parle jamais des Esséniens. Mais à la différence de la communauté de Qumrân, il s’adresse à tous, baptise publiquement et annonce l’arrivée du Messie.

 

Jean l’Evangéliste

Si l’on croit pouvoir affirmer que les disciples de Jésus n’étaient pas des Esséniens, le cas de Jean l’Evangéliste reste incertain. Il fut disciple du Baptiste et l’on peut noter de fortes ressemblances entre l’Apocalypse et certains documents de Qumrân, notamment la Règle de la Guerre. De plus, l’Evangile de Jean construite sur le thème du conflit de la lumière et des ténèbres et beaucoup d’expressions semblables se retrouvent dans les textes de Qumrân (1).

 

Paul et l’église primitive

Avant sa conversion, Paul se définit comme un pharisien, mais beaucoup d’expressions de ses épîtres que l’on n’a jamais identifiées dans les textes classiques, se retrouvent dans les manuscrits de Qumrân. Il affirme, comme les manuscrits, que l’homme pécheur ne peut être justifié devant Dieu au jugement dernier que par la grâce divine. Il évoque le combat de la Lumière contre les Ténèbres. « Quel accord y a-t-il entre le Christ et Bélial » écrit-il, Bélial étant un nom figurant seulement dans les manuscrits de Qumrân. Enfin Paul associe les notions de « mystère », de « révélation » et de « connaissance » et témoigne d’une ascension céleste comme dans les manuscrits de Qumrân. Une hypothèse le fait rencontrer des Esséniens (convertis au christianisme par les Hellénistes ?) à Damas tout de suite après sa conversion, lieu où il aurait reçu sa première instruction (2).

 

L’énigme de Pâques

Cette proximité entre les deux groupes pourrait élucider un élément incongru lié au calendrier. Les Esséniens et le groupe de Qumrân utilisaient le calendrier solaire alors que le judaïsme officiel se servait du calendrier lunaire. Ceci expliquerait le problème des deux Pâques dans les Evangiles.  Selon le calendrier solaire Pâques était le mercredi, selon le calendrier lunaire le samedi. Ainsi, il est possible de situer à la fois la Cène la veille de Pâques le mardi soir (calendrier essénien), et la crucifixion également la veille de Pâques (calendrier officiel) le vendredi soir.

 

S’il est difficile d’affirmer la filiation entre l’Essénisme et le christianisme, il semble toutefois que les contacts entre les deux groupes furent dès le début très étroits. De là des ressemblances significatives entre l’Eglise primitive et les Esséniens. Il semble par ailleurs, que certains manuscrits écrits en grec sur papyrus trouvés à Qumrân (datés des années 50 ou 60) évoquent des textes du Nouveau Testament comme l’évangile de Marc et Actes des Apôtres. Mais les fragments étant infimes, cette hypothèse reste également difficile à vérifier.

C’est pourquoi de nombreuses interrogations demeurent dans l’attente de nouvelles découvertes qui fassent progresser notre connaissance du sujet.

 

 

(1)  voir l’ouvrage du cardinal Jean Danielou, Les manuscrits de la mer Morte, Editions de l’Orante, 1974
(2) voir dans ce blog l'article sur Saint Paul, le nazoréen

 

A lire

E.-M. Laperrousaz, Les manuscrits de la mer Morte, Coll Que Sais-je, Ed PUF, 1999

les manuscrits sont consultables sur internet :  http://dss.collections.imj.org.il/

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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:34

«Et il a dit : celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort.» Evangile de Thomas



Considéré comme un ésotérisme chrétien, le gnosticisme se développa dans l’Empire Romain entre le IIe et le IVe siècle de notre ère, mais fut vivement combattu dès l’origine par l’Eglise comme par les philosophes néoplatoniciens (1).

 

 

Texte

 

En tant que courant de pensée, le gnosticisme fut mal connu jusqu’à une date récente. Les savants et les érudits n’avaient en leur possession que trois grands traités gnostiques, soit un ensemble de sept textes, dont le plus célèbre, la Pistis Sophia (Codex de Londres), attribué à Valentin, et l’Evangile selon Marie [Madeleine]. Ces livres avaient en commun de contenir des paroles secrètes et des révélations de Jésus à ses disciples qui auraient été transmises après la résurrection. Les autres textes gnostiques connus n’étaient que des citations dans les réfutations polémiques des premiers défenseurs de l’Eglise qui cherchaient à en souligner le caractère hérétique.

 

La découverte de Nag Hammadi

La découverte dans une jarre, en 1945, de plus de cinquante traités coptes, à Nag Hammadi en Haute Egypte, non loin de Louxor, bouleversa la connaissance du gnosticisme. Ces traités, datant du IIe au IV e siècle, de nature très variée, comprenaient un ensemble de textes proprement gnostiques, à caractère interne ou non, parmi lesquels de nombreux textes apocryphes, dont le fameux Evangile de Thomas qui a suscité de nombreux commentaires. A ceci s’est ajouté la très récente publication d’un Evangile de Judas.

 

De multiples voies

Le mouvement des gnostiques comporte une multiplicité de tendances sur la vision de la vie et de la vérité spirituelle. Le premier chef d’école gnostique fut Simon le Mage, un Samaritain dont l’activité se situe environ vers 50 de notre ère. Parmi ses disciples figurent Ménandre et Saturnin. Les grands systèmes gnostiques apparaissent avec Basilide, actif à Alexandrie de 117 à 161, Marcion, un contemporain de Basilide, venu d’Asie Mineure à Rome et Valentin, actif à Alexandrie puis à Rome entre 140 et 165. Les formes plus tardives de la gnose sont mal connues et semble plus éclatées. On citera néanmoins Bardesane, actif à la cour d’Edesse et qui pourrait être un possible lien entre le gnosticisme historique et le manichéisme, religion fondée en Perse par Mani (215-276) (3).

 

Les vrais chrétiens

Ces vérités, parfois concurrentes, se sont affrontées pendant les premiers siècles de ce qu’on appelle aujourd’hui l’ère chrétienne, à une époque où le christianisme n’était qu’un mouvement parmi d’autres. Les gnostiques se nommaient simplement chrétiens, les vrais chrétiens. Selon eux, les évangiles gnostiques sont censés révéler le sens vrai, le secret des mystères relatifs au véritable devenir humain, que les gnostiques affirmaient détenir d’une tradition ininterrompue. D’après eux, ce trésor de lumière avait été confié oralement par le Sauveur à certains apôtres comme Jean, Thomas, ou transmis par révélation directe, comme dans le cas de Paul. Héritiers privilégiés de cette révélation spirituelle ils contestaient par conséquent la légitimité de la tradition apostolique sur laquelle se fondait l’Eglise chrétienne.

 

Le primat de la connaissance

Les gnostiques proposaient à leurs contemporains un chemin de transformation intérieure, conduisant à la Gnose, à la connaissance des «choses qui sont». Au sens large, un gnostique est un homme qui «sait». Le mot gnostique vient du grec gnosis, connaissance. Une connaissance qui porte sur Dieu et les réalités divines, et qui se présente non comme un savoir acquis, mais comme une révélation intérieure, permettant de saisir les secrets, les mystères et conduisant ainsi au salut. Le système gnostique se caractérise ainsi par une primauté de la connaissance sur tout autre moyen de salut : la loi, le rite, la foi ou l’adhésion à une religion organisée.

 

Le Christ Sauveur

Cette connaissance est la source du salut individuel. Elle est transmise par un sauveur, obtenue par une illumination, confirmée par un enseignement spécifique et garantie par une tradition secrète. Les gnostiques accordaient une place centrale à la figure du Christ en tant que Sauveur. Ils proposaient une interprétation symbolique et initiatique des récits fondateurs du christianisme. Pour eux, l’incarnation, la crucifixion et la résurrection sont des événements de l’âme, des processus intérieurs et non des faits historiques et matériels. Ils en arrivent ainsi logiquement à réfuter l’idée que le Christ soit véritablement mort sur la croix.

 

La création du monde

La réflexion gnostique porte essentiellement sur la question du mal. L’existence du mal dans la nature et dans l’homme, sous les formes de la violence, de la perversité ou du meurtre, témoigne selon eux de l’imperfection divine, des limites du dieu créateur. Pour les gnostiques, le monde ici-bas, imprégné du mal, naît d’une erreur, de la séparation de l’âme (Sophia) d’avec l’origine du monde. Son créateur ne saurait être identifié au Dieu véritable résidant dans le Plérôme, unité originelle indifférenciée, qui demeure un mystère loin de la création.

 

La naissance de l’homme

Les gnostiques proposent donc de distinguer le Dieu inconnaissable du créateur du monde, le démiurge, un dieu mauvais qu’ils associent au dieu de l’ancien Testament, le «dieu des juifs». Ainsi Jésus Sauveur est le fils du Dieu Bon ou véritable Dieu, Crestos, et non de Jéhovah comme l’affirme de façon erronée l’ancien Testament. Le démiurge, autrement dénommé Yaldabaoth, entouré de puissances néfastes, les archontes, donnera naissance à l’homme, un avorton qui recevra in extremis, une étincelle divine. Cette étincelle divine en l’homme peut être revivifiée chez certains, les « élus », les prédestinés, leur permettant de s’élever du monde de la matière jusqu’au monde divin des origines.

 

L’esprit de contrefaçon

Pour maintenir l’homme en esclavage et dans l’oubli de ses origines divines, le démiurge emploiera deux armes terribles : une enveloppe charnelle pour tenir l’âme captive et des apparences séduisantes pour le monde pour y enchaîner l’homme. Le monde ainsi conçu est dominé par «l’esprit de contrefaçon», une force maléfique qui, par le biais de l’apparence et le pouvoir de l’illusion, opère une inversion de valeurs et transforme la réalité en mensonge et le mensonge en réalité. Ainsi l’être humain, perdant tout repère, interprétera son ignorance comme une connaissance et n’essaiera pas de percer l’illusion de l’univers qui l’entoure. Le monde est donc un piège, le fruit d’un complot qui vise à empêcher l’homme de réaliser sa propre nature. L’homme y vit comme dans un rêve, un long cauchemar dont l’enseignement de la gnose visera à le réveiller.

 

Le Sauveur

C’est le Christ Sauveur qui permet à l’âme de remonter les sphères jusqu’à son origine. Par sa seule descente dans le monde, le Christ Sauveur a créé une brèche en traversant les sphères et en brisant le pouvoir des archontes. Il montrera le chemin par lequel l’âme pourra échapper aux archontes qui la gardent captive dans ce monde et se frayer passage dans des cieux surveillés par les puissances du mal. Pour cela, l’âme a besoin d’un bagage de connaissances et de techniques précises fondées sur le pouvoir magique de la parole (mots de passe, incantations, formules) et le pouvoir des signes (sceaux, symboles dont l’âme porte l’empreinte). Plotin accusera les gnostiques de verser dans une magie de bas étage, témoignant par là de certaines dérives. Mais par-dessus tout les bonnes réponses aux questions des archontes consistent pour l’âme en la proclamation de sa nature divine, fondée sur le rappel de ses origines.

 

La mystique nuptiale

Dans une autre clé, le Sauveur est identifié à l’esprit, le double de l’âme dont elle est séparée. Son rôle est de faire accéder l’âme à la connaissance. Quittant la vie de prostitution l’âme réintègre la chambre nuptiale, image du Plérôme. Libérée de l’esclavage des archontes, elle reconnaît l’époux dont elle avait oublié les traits. Ame et esprit se réunissent alors comme l’époux et l’épouse, dans une unité retrouvée. C’est la fin des pérégrinations douloureuses. L’union dans le mariage débouche sur l’androgynie qui répare la séparation entre les sexes, intervenue lors de la chute dans la matière. Dans cette mystique d’identification, l’un devient l’autre et l’autre devient l’un.

 

Une règle de vie

L’accès à la connaissance présuppose une discipline de vie faite de détachement et de renoncement. C’est pourquoi les textes gnostiques en appellent à la condamnation de la chair, du corps, du sexe, de la procréation, des liens familiaux, de l’argent comme autant de liens à un monde qui n’est qu’un cadavre, jusqu’à la solitude, détachement total de l’homme par rapport aux tentations du monde. Cette ascèse contraste étonnamment avec l’image qu’en ont laissé les hérésiologues : licence sexuelle, groupes de dépravés et débauchés pratiquant des abus de toutes sortes, de l’avortement jusqu’à l’anthropophagie.

 

Un malentendu historique

Cette description de leurs comportements n’est pas conforme à leur éthique qui laisse apparaître, bien au contraire, une tendance ascétique marquée. Faut-il penser que les prêtres et représentants de l’Eglise ont abusé sans retenue des outils de la calomnie pour détruire leurs adversaires d’autant mieux qu’ils leur semblaient plus redoutables ? Faut-il ajouter foi à une interprétation moderne, comme celle de Jacques Lacarrière (4) qui les décrit comme des Diogènes chrétiens, cherchant à se déconditionner par la transgression des lois et des tabous, ce qui légitimerait et accréditerait les abus cités par leurs détracteurs ? Ou, plus vraisemblablement, que certains groupes se soient laissés prendre par une interprétation matérielle des images spirituelles, ouvrant la porte à toutes les dérives telles que prostitution, union sexuelle contre nature ou encore infanticide. Quoi qu’il en soit, cela restera un mystère.

 

Une doctrine pour les élus

Mais la pierre d’achoppement est sans doute à chercher plus au fond de la doctrine gnostique. Réservé aux élus, ceux qui possèdent en eux suffisamment de part d’étincelle divine « de tous les temps », le gnosticisme n’est pas seulement élitiste : il ne conçoit pas l’idée du perfectionnement individuel. Il n’offre à l’homme qu’une tentative d’évasion d’un monde jugé néfaste. Plotin s’élève contre l’idée de la discontinuité de l’univers à cause de séparation de l’âme d’avec l’origine, en rappelant que la philosophie platonicienne conçoit la création de l’inférieur comme reflet du supérieur, par contemplation ; il souligne que le gnosticisme nie toute possibilité, à partir du monde sensible, de trouver le chemin de Dieu. Face au refus de la Beauté et à la dépréciation du monde sensible Plotin oppose une voie esthétique comme chemin de libération (1).

 

La postérité des gnostiques

Le gnosticisme disparaît semble-t-il au IVe siècle et ressurgit mâtiné de manichéisme chez les bogomiles bulgares puis les Cathares. Certains mouvements spirituels modernes s’inspireront de leur mythologie, et les auteurs de romans ésotériques à succès contribueront à rendre leurs idées populaires.

 

(1) voir Pierre Hadot, Plotin, Porphyre, études néoplatoniciennes, chapitre « Plotin et les gnostiques », Ed Les Belles Lettres, 1999 et Ennéade, II, 9, Plotin

(3) voir notre entretien dans la revue Acropolis n°180 avec François Favre, auteur de Mani, Christ d’Orient, Bouddha d’Occident, Ed du Septénaire

(4) Jacques Lacarrière, Les gnostiques, coll. Spiritualités vivantes, éd. Albin Michel, 1994

 

A LIRE

Ecrits gnostiques, la bibliothèque de Nag Hammadi, sous la direction de Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier, bibliothèque de la Pléïade, nrf 2008, 72,50 €

Enfin une édition exhaustive et richement documentée des manuscrits de Nag Hammadi, incluant également deux manuscrits de Berlin. Un document indispensable pour tous ceux qui veulent aller plus loin dans la connaissance du gnosticisme.

 

Madeleine Scopello, Les gnostiques, coll. Bref, Editions Cerf Fides, 1991

 



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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:31

« Qu’on nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu ». 1ère Epître aux Corinthiens, 4, 1

 

« Le premier homme, issu du sol, est terrestre, le second, lui vient du ciel. » 1ère Epître aux Corinthiens, 15, 47

Depuis près de 2000 ans le personnage de Paul de Tarse fascine. Quel fut le parcours spirituel de ce personnage que l’on considère comme l’édificateur du christianisme ?

 

 

Paul se présente comme issu d’une famille juive établie à Tarse, ville romaine de cultes à mystères.

 

Un nazôréen

 

Avant sa conversion, Paul se définissait lui-même comme «pharisien, fils de pharisiens» de la diaspora juive. Mais lorsqu’il est arrêté à Jérusalem, vers 56, puis transféré à Césarée devant le procurateur romain Félix pour y être jugé, Tertullius, l’avocat du Sanhédrin (la plus haute instance judiciaire et religieuse juive qui avait fait condamner Jésus) l’accuse : «C’est un meneur du parti des Nazôréens» (Actes 24, 5). La réponse de Paul est affirmative : «Je t’avoue pourtant ceci : c’est suivant la Voie, qualifiée par eux de parti que je sers le Dieu de mes pères.» (Actes 24, 14). Ainsi Paul reconnaît être Nazôréen.

 

Nazareth, un lieu symbolique ?

 

On pense souvent que «Jésus le Nazaréen» signifie «Jésus de Nazareth». Mais ce n’est là qu’une interpolation. Dans ses histoires, Flavius Josèphe mentionne quarante-cinq villes et villages de la Galilée – mais jamais Nazareth, qui est donc, tout au plus, un petit hameau, dont de surcroît Jésus n’est pas originaire, puisque né à Bethléem. De plus, l’étymologie ne permet pas de rapprocher le mot «nazôréen» du nom de la ville de Nazareth. «Nazôréen» semble venir de l’hébreu nazîr (abstinent, ermite) qui désigne un homme lié à Dieu par une promesse particulière (1). «NAZARÉEN, adj. et subst. (Hist. judaïq.) est un terme employé dans l’ancien Testament, pour signifier une personne distinguée et séparée des autres par quelque chose d’extraordinaire, comme par sa sainteté, par sa dignité, ou par des vœux. Il y avait de deux sortes de nazaréat ; l’un pour un temps, qui ne durait qu’un certain nombre de jours ; l’autre pour la vie.» (2) Si les premiers disciples de Jésus furent nommés Nazaréens ou Nazôréens, ce qualificatif ne signifiait donc pas une origine géographique, mais une orientation théologique.

 

Les nazôréens, une secte historique

 

Pline l’Ancien signale, au livre V de ses Histoires naturelles, l’existence de Nazôréens installés dans la province de Syrie vers les années soixante-dix avant notre ère. C’était une secte juive antérieure au Christ. Selon Simon Claude Mimouni (3), le terme de «Nazoréen» conviendrait pour la première communauté de Jérusalem, dirigée par Jacques le Juste. Les Nazôréens seraient devenus les premiers disciples de Jésus. Ils auraient été les représentants de la ligne du maintien des observances de la Torah, des «juifs chrétiens» en quelque sorte. Des attestations sporadiques font état de leur influence de guérisseurs chrétiens en Galilée vers la fin du Ier siècle, ce qui les rapprocherait des Esséniens. C’est ce que suggère l’hérésiologue chrétien Epiphane de Salamine (367-404) dans son Panarion : «seuls quelques rares Nazoréens doivent toujours exister en Egypte supérieure…, mais le reste des Osséens (Esséniens)… se sont associés aux Ebionites». Les Nazôréens devenus minoritaires dans la Grande Eglise s’y dissoudront probablement, mais pas avant le Ve siècle.

 

Un indice de plus

 

Vers 51, Paul se fit tondre la tête à Chencrées, la ville même où fut initié Apulée, l’auteur romain de l’âne d’Or. Le nazor ou nazîr, le voué à Dieu, comme on le lit dans l’Ancien Testament, porte les cheveux longs et «le rasoir ne passera pas sur sa tête.» (Nombres, 6, 5). Mais le candidat devait sacrifier ses cheveux lors du moment de l’initiation. «Voici le rituel du nazir, pour le jour où le temps de sa consécration est révolu (6,13)… le nazir rasera sa chevelure consacrée à l’entrée de la Tente du Rendez-vous… (6,18)» Les nazirs se rasaient la tête en laissant une « couronne » de cheveux, comme celle du «nouveau-né» ce qui avait une valeur symbolique. « Ceux qui faisaient le voeu de nazaréat hors de la Palestine, et qui ne pouvaient arriver au temple à la fin des jours de leur voeu, se contentaient de pratiquer les abstinences marquées par la loi, et de se couper les cheveux au lieu où ils se trouvaient, se réservant d’offrir leurs présents au temple par eux-mêmes, ou par d’autres, lorsqu’ils en auraient la commodité. C’est ainsi que saint Paul en usa à Unchée.» (2)

 

Un initié

 

«Le fait que Paul ait été initié, au moins partiellement, sinon complètement aux mystères théurgiques laisse peu de place au doute. Son langage, le style si caractéristique des philosophes grecs, certaines expressions employées seulement par des initiés constituent autant de signes à l’appui de cette supposition.» (4)

Dans les épîtres aux Corinthiens il emploie fréquemment des expressions suggérées par les initiations de Sabazius et d’Eleusis et par la lecture des philosophes grecs. Il se qualifie lui-même d’idiotes – une personne inhabile dans le verbe, mais non dans la Gnose. « Si je ne suis qu’un profane pour la parole, pour la science, c’est autre chose ; en tout et devant tous nous vous l’avons montré. » (II Corinthiens, 11, 6)

 

La sagesse des mystères

 

«C’est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d’une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde... Ce dont nous parlons, au contraire, c’est d’une sagesse de Dieu (sagesse divine) mystérieuse, demeurant cachée…qu’aucun des princes de ce monde n’a connue.» (I Corinthiens, 2, 6-8) La sagesse dont parle l’apôtre fait référence aux enseignements que l’on dispensait dans les mystères au «parfaits» et qui restaient inconnus au profane.

 

La révélation

 

La troisième partie des rites sacrés des mystères portait le nom d’epopteia (révélation), état qui ne pouvait être atteint que par la libération de l’âme du corps. «Je connais un homme… qui…- était-ce en son corps ? je ne sais ; était-ce hors de son corps ? je ne sais, Dieu le sait – je sais qu’il fut ravi jusqu’au paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de redire.» dit encore Paul (II Corinthiens, 12, 2-5). Il semble bien décrire sa propre initiation et selon la coutume traditionnelle explique qu’il ne peut en révéler le secret.

 

Traces esséniennes chez saint Paul

 

Pour Jean Daniélou, le contact de Paul avec une secte de type essénien ne fait presque pas de doute : «sa pensée présente des caractères qui l’apparentent à celle des manuscrits de Qumrân» (5). Sa rencontre les Esséniens se serait faite à Damas où il reçut sa première instruction, tout de suite après sa conversion. S’agissait-il d’un groupe fraîchement converti au christianisme par les Hellénistes, peut-être un des groupes Nazôréens de Syrie cités par Pline ?

Quoiqu’il en soit, sa conversion sur le chemin de Damas, le transformant de Saül, le pharisien, en Paul, le chrétien reste encore l’image la plus forte d’un itinéraire spirituel qui passa très probablement aussi par les Nazôréens.

 

 

Note : toutes les citations bibliques sont extraites de « La Bible de Jérusalem », éditions du Cerf, 1981

(1) voir également Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR dans Jésus après Jésus, l’origine du christianisme, Paris, Le Seuil, 2004.

(2) Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers de Diderot et d'Alembert sur http://portail.atilf.fr/encyclopedie/

(3) Simon-Claude Mimouni, Les chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Éd. Albin Michel, coll. « Présence du judaïsme poche », 2004

(4) Helena P. Blavatsky, la Doctrine Secrète,  Editions Adyar, 1982, vol V, p 129

 (5) selon le cardinal Jean Daniélou, Les Manuscrits de la Mer Morte et les origines du christianisme, Editions de l’Orante, 1974, p 91.


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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 21:30

Grâce aux études de Henry Corbin, l’Occident a découvert la richesse de la pensée musulmane dans l’approche de l’imagination qui, loin d’être limitée à une simple fonction psychologique, apparaît comme un véritable outil métaphysique : l’imagination active nous rendant capables de développer une vision de nous-mêmes et du monde.

 

Pour les philosophes arabes, comme Sohravardi ou Ibn Arabi, l’imagination se définit comme un monde intermédiaire entre le monde intelligible pur et le monde de la perception sensible. C’est un entre-deux, le barzakh, également désigné par l’expression coranique « le confluent des deux mers ». Ibn Arabi développe une véritable métaphysique de l’imagination. Pour lui, le monde imaginal est le monde dans lequel toute chose qui apparaît inanimée dans ce monde devient vivante.

 

L’imagination active

 

Selon Sohravardi, l’imagination a un double visage et une double fonction. D’une part, il nous présente l’imagination passive, recueillant les images du sensorium, ou miroir des perceptions recueillies par les sens externes. D’autre part il décrit l’imagination active. Elle-même est double. D’un côté elle se déchaîne sans contrôle de la raison : elle peut être assimilée à ce que nous appellons aujourd’hui fantaisie et que Paracelse a bien décrit comme phantaisie. De l’autre, elle peut se mettre au service de l’intellect supérieur, et devient cogitative ou méditative. De ce fait, et par un travail de purification approprié et une bonne maîtrise de l’intellect, elle peut faire se refléter dans le miroir, le sensorium, une perception visionnaire. On parlera d’illumination spirituelle, d’images intellectives ou métaphysiques.

 

Une réalité symbolique

 

Dans ce plan, on se trouve hors du devenir et de la réalité temporelle. Cette réalité transcendante se réfléchit dans l’âme sous forme de symboles. Le symbole n’est pas là pour cacher mais pour manifester une réalité inaccessible. L’image symbolique à laquelle l’imagination active purifiée donne accès, forme un tout. Elle est unité et temps, car elle donne accès à l’universel.

 

Alchimie spirituelle

 

La redécouverte de la valeur noétique et de la fonction médiatrice de l’image et de l’imagination est d’une importance capitale. En effet, l’imagination active est essentielle pour l’alchimie spirituelle, c’est-à-dire pour l’efficacité de l’opération de transmutation de l’homme intérieur. Car l’imagination active comme organe de la médiation, permet l’union mystique et de réunir les contraires dans une nouvelle unité. Pour cela l’homme doit modeler son être intérieur par l’ascèse purificatrice qui le rend capable d’affiner ses perceptions et d’éveiller l’imagination active.

Selon Henry Corbin, ce pouvoir contemplatif «conditionne une expérience spirituelle fondamentale » (1) : il construit le Temple qui, dressé dans l’imaginal, devient ainsi Porte du Ciel. Mais aujourd’hui, ce pouvoir nous échappe en grande partie parce que depuis plusieurs siècles la formation intérieure et philosophique est « un continent perdu ».

 

 

(1) Henry Corbin, Temple et contemplation, préface de Gilbert Durand, Entrelacs, 2007



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